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Persécutions dans l’Antiquité : Victimes, héros, martyrs    -     Retour à la liste des livres
Genre : Essai et document
Auteur : Marie-Françoise Baslez
Nombre de pages : 418
Prix : 24,00 €
SeniorJadore :     Spectateurs   : (20)

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Résumé du livre

Considérer l’histoire des persécutions dans l’ensemble du monde gréco-romain, fût-ce en concentrant son regard sur des figures et des événements remarquables ou exceptionnels, oblige à faire tomber bien des oppositions convenues et à dépasser des préjugés.

Les persécutions ne résultent pas d’un choc de civilisations, créé par l’introduction de monothéismes exclusifs, juif et chrétien, dans le système religieux, polythéiste et politique, de la cité et des empires antiques. D’abord, on ne persécute pas une doctrine, ni une idéologie, mais des personnes dans une situation donnée. Socrate est mis à mort, mais son école de pensée subsiste et se développe. Les Églises sont décapitées à plusieurs reprises, plutôt que le christianisme n’est réellement éradiqué. En effet, la cité ne se définit pas comme une communauté de croyance, ni même d’opinion, mais comme une communauté de participation, où tout se joue dans l’apparaître et la pratique collective publique, même sur le plan religieux. On persécute donc le professeur plus que l’idéologue, celui qui se met à part ou qui est absent des grandes cérémonies plutôt que l’autre dans sa différence essentielle. Les Juifs et les chrétiens constituent bien, quant à eux, une communauté de croyance, fondée sur une Écriture révélée, mais les pouvoirs publics n’ont pas su ou pas voulu pendant longtemps le prendre en compte, en traitant ces groupes religieux selon le droit commun, celui des personnes et celui des associations, et en s’efforçant de réduire leurs croyances au plus large commun dénominateur.

Editeur : Fayard
Traduction :
Biographie de l'auteur

Professeur d’histoire ancienne à l’université de Paris 12, Marie-Françoise Baslez, ancienne élève de l’École normale supérieure, est spécialiste des religions du monde gréco-romain. Elle est l’auteur, chez Fayard, de Saint Paul et de Bible et Histoire. Judaïsme, hellénisme, christianisme.

Critique

«L 'Antiquité est fondatrice du religieux et c'est elle qui a inauguré les persécutions.» Cette affirmation est le point de départ de ce grand livre qui entend mettre à mal le cliché selon lequel le polythéisme gréco-romain serait synonyme de tolérance alors que l'irruption des religions monothéistes juive et chrétienne, par nature exclusives, marquerait le début de l'ère des persécutions.

Tout commence avec Socrate, car il est dans l'Antiquité la figure emblématique du juste persécuté. Or, Marie-Françoise Baslez montre bien que la mort de Socrate est moins motivée par des raisons religieuses que politiques. Dans la cité, la piété est une qualité civique primordiale, l'unité de la communauté supposant la participation de tous aux activités collectives, en particulier religieuses. Les philosophes comme Socrate ou Aristote sont donc jugés sur leur comportement public, qui met la cité en danger, bien plus que sur leurs idées religieuses.

Ce modèle explique la réception du judaïsme et du christianisme. L'historiographie actuelle insiste sur le fait qu'ils doivent être étudiés comme les autres minorités vivant au sein de cités multiculturelles, habituées au pluralisme religieux et à l'accueil régulier de nouveaux cultes orientaux. Le problème posé n'est pas d'abord religieux, mais il concerne l'ordre public, les autorités voulant éviter les conflits et maintenir un équilibre entre minorités et groupes dominants. Les choses changent avec l'essor des monarchies hellénistiques, qui s'imposent en Orient après le démembrement de l'empire d'Alexandre. Elles se caractérisent en effet par une sacralisation croissante du souverain et par la volonté de faire prévaloir la loi de l'Etat sur les particularismes religieux. Cela place les religions monothéistes dans une situation difficile. Les juifs en sont les premières victimes, en particulier à Alexandrie, écartelés qu'ils sont entre leur forte volonté d'intégration et leur foi qu'ils ne peuvent plus exprimer publiquement. Ce changement radical des autorités est la cause profonde de la crise maccabéenne de 168 à 164 avant notre ère, qui voit pour la première fois un peuple contraint par la force de se conformer aux cultes officiels, ce qui déclenche à Jérusalem et en Judée une guerre sainte que commémore encore aujourd'hui la fête de Hanoukkah. Apparaissent au sein des communautés juives des questions jusqu'alors presque inconnues dans l'Antiquité, mais promises à un grand avenir, comme le droit à la désobéissance civile ou le recours à la violence pour défendre ses convictions religieuses.

Les similitudes sont nombreuses entre le judaïsme à l'époque hellénistique et le christianisme dans l'Empire romain. Les chrétiens des deux premiers siècles s'inspirent d'ailleurs largement de la littérature juive maccabéenne pour construire leur propre figure du martyr, ce qui témoigne des fortes interactions culturelles entre le milieu des synagogues et le monde gréco-romain. Une différence existe cependant. L'auteur insiste beaucoup sur le rôle de la persécution et du martyre comme événement fondateur pour le christianisme, ce qui le singularise par rapport au judaïsme. Inscrit dans une histoire bien plus longue, ce dernier avait moins besoin de tels actes identitaires. Dès le début, l'épreuve de la persécution est constitutive du processus de christianisation. «Comme le héros homérique, le martyr est la colonne qui soutient sa communauté, qui la consolide et qui la maintient cohérente et unie, malgré des tendances centrifuges.» Accepter le martyre, s'en remettre à Dieu : cette attitude face à la mort n'est pas nouvelle. Mais la référence au Christ donne une dimension particulière à la persécution contre les chrétiens : endurer des souffrances, c'est imiter le Christ.

Dans un premier temps, le christianisme n'est pas attaqué en tant que religion. C'est encore la menace sur l'ordre public qui motive des persécutions plus fréquentes, mais le plus souvent locales. Les chrétiens sont des boucs émissaires commodes en cas de tensions ou de catastrophes naturelles. Les choses changent assez radicalement au IIIe siècle, car on assiste à une recomposition des rapports entre le politique et le religieux. Le symbole en est la Constitution de Caracalla (312) qui étend la citoyenneté romaine à tous les habitants de l'empire. Désormais deux universalismes s'opposent : la religion d'Etat universelle, à laquelle doivent adhérer tous les citoyens, et le christianisme, qui entend au contraire transcender les frontières de la communauté politique.

C'est dans cet esprit que l'empereur Dèce, inquiet d'un début de christianisation des élites romaines, s'efforce de rétablir une communauté cultuelle en rendant obligatoire le sacrifice aux dieux. Décision habile, car un tel geste est inacceptable pour les chrétiens. De violentes persécutions s'ensuivent jusqu'au début du IVe siècle, quand l'édit de 313 reconnaît pour la première fois le principe de la liberté religieuse. Ne nous méprenons pas : cette liberté ne relève aucunement de la liberté de conscience, celle que revendiqueront les Lumières ; il s'agit d'une solution politique rendue nécessaire par le pluralisme religieux de l'empire. Le paradoxe est que cette liberté est rapidement confisquée par ces mêmes chrétiens, une fois leur religion devenue celle de l'empereur avec la conversion de Constantin.

L'apport de ce livre savant est considérable. Il déconstruit l'idée de persécution religieuse, qui ne résulte pas d'un «choc de civilisation», mais d'un processus beaucoup plus complexe dont le coeur est le lien social et la question du pouvoir politique. Surtout, il montre que «le martyre ne fut pas improductif» , loin s'en faut, dans la diffusion du message religieux, car il a contribué à donner une dimension universelle à des discours particuliers. Réflexion pesante, quand on sait combien, aujourd'hui, certains voudraient pérenniser cette vérité ancienne.

Par Jean-Yves GRENIER

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